Corinne Lepage: pilotage à vue
Pour cette dernière chronique pour cause de campagne électorale mais ceux qui le souhaitent pourront retrouver une chronique tous les lundis matin à la même heure sur mon blog (http://corinnelepage.hautetfort.com/) je voulais vous proposer de réfléchir sur les directions à prendre.
Voici deux ans que nous avons vu monter en puissance la crise et annoncé ses effets dramatiques, redouté des risques de régression démocratique et assisté à leur réalisation, souligné la montée des inégalités et de la désespérance et mesuré leurs conséquence notamment en terme de violence, espéré dans de vrais changement pour s’attaquer enfin à la crise climatique et regretté l’enlisement du Grenelle. Personne ne donne l’impression de savoir vers où nous allons parce qu’en réalité les inconnues sont nombreuses, les informations partielles ou volontairement faussées et que notre pacte sur les valeurs est l’objet de coups de butoir.
Les inconnues sont nombreuses qu’elles soient financières , économiques ou climatiques et les informations données contribuent au caractère anxiogène dans la mesure où la confiance a disparu à tous les niveaux et où la manipulation de l’information dans le but de protéger des intérêts économiques (le climat), essayer de redonner un peu de confiance aux milieux financiers et à la consommation est en concurrence avec la désinformation ( utiliser la crise pour procéder à des restructurations qu’elle ne justifie pas ou prétendre à la disparition des paradis fiscaux) et de vraies informations .
Cette confusion repose largement aussi sur l’utilisation sans retenue de la méthode Coué qui consiste à évoquer quotidiennement les signes de reprise pour tenter de cacher les ravages croissants de la crise financière, mais surtout du capitalisme financier sur l’emploi et la situation de nos entreprises. Car il est plus facile à une holding administrée on ne sait où par on ne sait qui de décider de rayer d’un coup de trait un site et les salariés qui y travaillent que d’investir dans sa reconversion vers des produits ou des métiers d’avenir, quand seule compte la rentabilité immédiate et non la pérennité de l’entreprise.
Dès lors nous ignorons où nous en sommes avant même de nous interroger sur les intentions réelles de nos gouvernants. Le gouvernement est-il aujourd’hui capable d’autre chose que du pilotage à vue pour ne pas s’éloigner du credo de départ : inscrire la France dans la rupture avec son modèle pour lui faire prendre enfin un tournant néoconservateur. Plus grave encore, peut –on imaginer à l’instar de Naomie Klein et de sa stratégie du chaos, que sur certains points, la volonté soit de laisser filer vers la catastrophe pour obliger à accepter des mesures radicales. Ainsi, en matière de sécurité sociale, où l’Etat utilise par exemple les taxes sur le tabac au lieur de les reverser à la sécurité sociale ou encore les exonérations décidées par le gouvernement et non compensées. Plus la situation est financièrement dramatique plus il est facile de faire passer des franchises, le déremboursement et la fermeture des hôpitaux.
Dans une chronique de juin 2008, j’affirmai que le néo libéralisme était à contre temps.
Il l’est plus que jamais alors même que nombre d’économistes, y compris américains s’interrogent de plus en plus sur les avantages du modèle social français, qui fait une large part à l’égalité. Or, le Président de la République ne vient-il pas d’affirmer que « l’égalitarisme, c’est le contraire de la responsabilité. L’égalitarisme et l’assistanat sont dégradants pour la personne humaine. Ils empêchent ceux qui veulent réussir de réussir ». Dès lors, la crise nous renvoie en réalité aux fondamentaux de notre société et ce d’autant plus que les Français souhaitent aujourd’hui plus d’égalité et que la liberté ne constitue pas le moyen de s’attaquer à l’égalité.
Un ouvrage qui vient de sortir, la France à travers ses valeurs, qui est la quatrième enquête de ce genre, met en lumière pour la première fois, la primauté de l’égalité sur la liberté et la montée en puissance de la demande de l’Etat. Or, les valeurs partagées sont le préalable à la recherche du sens. Définir le sens, c’est déterminer ce qui doit être avant tout recherché ou sauvegardé, c’est-à-dire engager le débat politique sur les fondamentaux. C’est précisément là que la question des conditions de notre survie, de l’avenir de notre industrie et plus généralement de notre activité économique, de l’équilibre dans la répartition des richesses doivent se poser.
Mais précisément, le débat politique et médiatique parait de plus en plus en décalage avec la réalité vécue, avec la nature des problèmes posés, avec la réalité des décisions prises. Cette perte supplémentaire de prise sur sa propre vie et son propre avenir, cette absence de visibilité collective et individuelle est une composante majeure de la désespérance qui se transforme en colère et en attrait pour l’extrémisme. Discuter des valeurs et des priorités en refusant de s’arrêter aux clapotis des vagues dans lesquels la ritournelle médiatique nous confine est la condition et le moyen de retrouver notre part de liberté et notre capacité à refuser une fatalité qui n’en n’est pas une. Ce qui dépend des hommes peut être défait par d’autres que ceux qui l’ont fait. Il ne s’agit jamais que de définir des règles du jeu et de les appliquer. Le temps est venu d’en finir du cercle vicieux dans lequel certains ont intérêt à enfermer les autres.
Einstein n’a-t-il pas écrit : nous aurons le destin que nous avons mérité